Nekhlioudov s'interroge et lit les Evangiles. En lisant la scène où Jésus indique à Pierre de pardonner "septante fois sept fois", le sens profond du pardon lui apparaît. (Troisième partie, chapitre XXVIII)
Il voyait désormais clairement que les maux effroyables dont il avait été le témoin dans les prisons et les maisons de force ainsi que la tranquille assurance de ceux qui en étaient responsables, provenaient seulement de ce que les hommes voulaient entreprendre l'impossible : quand on est mauvais, peut-on corriger le mal ? Des êtres vicieux voulaient corriger d'autres êtres vicieux et s'imaginaient y parvenir par les châtiments corporels. Il en résultait que des êtres cupides et besogneux faisaient profession d'appliquer ces châtiments, ces redressements prétendus tels, s'y étaient pervertis eux-mêmes au dernier degré et ne cessaient de pervertir ceux qu'ils faisaient souffrir. Maintenant il avait une claire vision de toutes les horreurs qu'il avait observées et de ce qu'il fallait faire pour les supprimer. La réponse qu'il n'arrivait pas à trouver était celle-là même que le Christ avait faite à Pierre : il faut pardonner toujours et à tous, pardonner un nombre incalculable de fois, parce qu'il n'y a pas d'homme qui ne soit pas coupable et, pour cette raison, inapte à punir ou à corriger.
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jeudi 4 décembre 2008
Extrait : Résurrection (Tolstoï), conception de la vie
Première Partie, chapitre XLIV
Etonné, il le fut surtout de voir la Maslova, loin d'être honteuse de son état - non pas l'état de détenue (de cela elle avait honte), mais l'état de prostituée - en être satisfaite et presque fière. Et cependant, il ne pouvait en être autrement. Chacun de nous, pour agir, doit considérer son activité comme utile et importante. Aussi, quelle que soit la situation d'un homme, il se fera de la vie sociale une conception qui permette d'envisager sa propre activité comme importante et utile.
On s'imagine à tort que les voleurs, les assassins, les espions, les prostituées, jugent défavorablement leur profession et en éprouvent de la honte. Il n'en est rien. Les hommes que leur destin et leurs fautes placent dans une situation déterminée, si répréhensible soit-elle, se bâtissent une conception générale de la vie où leur situation particulière apparaît éminemment utile et respectable. Dans le but de soutenir leur point de vue, ces gens s'appuient instinctivement sur un milieu qui admet leur conception de la vie en général et leur place dans cette vie en particulier. Cela nous étonne de voir des voleurs s'enorgueillir de leur adresse, des prostituées de leur corruption, des assassins de leur cruauté. Mais nous ne sommes pas étonnés que pour autant que le milieu de ces gens est limité, et surtout parce que nous n'en faisons pas partie. Et cependant le phénomène n'est-il pas le même avec les riches s'enorgueillissant de leurs richesses, c'est-à-dire de leurs rapines, avec les chefs de guerre s'enorgueillissant de leur victoires, c'est-à-dire de leurs assassinats, avec les puissants s'enorgueillissant de leur puissance, c'est-à-dire de leur tyrannie ?
Si nous ne remarquons pas que ces gens, en vue de justifier leur situation, ont de la vie, du bien et du mal, une conception corrompue, c'est seulement parce que le cercle des gens qui ont adopté ces conceptions perverses est plus étendu et que nous-mêmes en faisons partie.
Etonné, il le fut surtout de voir la Maslova, loin d'être honteuse de son état - non pas l'état de détenue (de cela elle avait honte), mais l'état de prostituée - en être satisfaite et presque fière. Et cependant, il ne pouvait en être autrement. Chacun de nous, pour agir, doit considérer son activité comme utile et importante. Aussi, quelle que soit la situation d'un homme, il se fera de la vie sociale une conception qui permette d'envisager sa propre activité comme importante et utile.
On s'imagine à tort que les voleurs, les assassins, les espions, les prostituées, jugent défavorablement leur profession et en éprouvent de la honte. Il n'en est rien. Les hommes que leur destin et leurs fautes placent dans une situation déterminée, si répréhensible soit-elle, se bâtissent une conception générale de la vie où leur situation particulière apparaît éminemment utile et respectable. Dans le but de soutenir leur point de vue, ces gens s'appuient instinctivement sur un milieu qui admet leur conception de la vie en général et leur place dans cette vie en particulier. Cela nous étonne de voir des voleurs s'enorgueillir de leur adresse, des prostituées de leur corruption, des assassins de leur cruauté. Mais nous ne sommes pas étonnés que pour autant que le milieu de ces gens est limité, et surtout parce que nous n'en faisons pas partie. Et cependant le phénomène n'est-il pas le même avec les riches s'enorgueillissant de leurs richesses, c'est-à-dire de leurs rapines, avec les chefs de guerre s'enorgueillissant de leur victoires, c'est-à-dire de leurs assassinats, avec les puissants s'enorgueillissant de leur puissance, c'est-à-dire de leur tyrannie ?
Si nous ne remarquons pas que ces gens, en vue de justifier leur situation, ont de la vie, du bien et du mal, une conception corrompue, c'est seulement parce que le cercle des gens qui ont adopté ces conceptions perverses est plus étendu et que nous-mêmes en faisons partie.
Extrait : Résurrection (Tolstoï), le substitut
Je me suis attelé à un résumé de Résurrection, mais je peine à trouver le temps de l'achever, j'opte donc pour la solution de facilité : les extraits. Dans la phrase suivant, un rapide portrait du substitut... (Première partie, début du chapitre XXI)
Stupide de nature, il avait eu le malheur de sortir du collège avec une médaille d'or, puis d'obtenir à l'université un prix pour sa thèse sur les Servitudes en droit romain, aussi avait-il un aplomb extraordinaire et une confiance en soi illimitée, et comme à tout cela s'ajoutait quelques succès auprès des femmes, sa bêtise était devenue infinie.
Stupide de nature, il avait eu le malheur de sortir du collège avec une médaille d'or, puis d'obtenir à l'université un prix pour sa thèse sur les Servitudes en droit romain, aussi avait-il un aplomb extraordinaire et une confiance en soi illimitée, et comme à tout cela s'ajoutait quelques succès auprès des femmes, sa bêtise était devenue infinie.
jeudi 30 octobre 2008
Extrait : Guerre et Paix (Tolstoï), fin du tome I
Pierre Bézoukhov vient de sortir de chez les Rostov, chez qui il a rencontré Natacha. La jeune fille, qui a tenté de s'enfuir avec Anatole Kouraguine alors qu'elle s'était engagée à attendre le retour du prince André pour l'épouser, s'en veut terriblement de l'avoir blessé. Elle confie sa détresse à Pierre, que son témoignage bouleverse. Dans un bref dialogue, il lui confie qu'elle a encore toute la vie devant elle et qu'elle est digne d'amour. Natacha, pleurant pour la première fois depuis longtemps des larmes "de gratitude et d'attendrissement", le quitte, et Pierre sort de chez les Rostov.
"Où faut-il aller maintenant ?", demanda le cocher.
"Où ? se demanda Pierre. Où donc peut-on aller maintenant ? Est-il possible que ce soit au club ou faire une visite ?" Les hommes lui paraissaient tous si piteux, si misérables, en comparaison de ce sentiment de tendresse et d'amour qu'il éprouvait, de ce dernier regard adouci, reconnaissant qu'elle lui avait accordé à travers ses larmes.
"A la maison", dit-il et, malgré le froid de dix degrés, il écarta sa pelisse d'ours sur sa large poitrine qui respirait joyeusement.
Il faisait beau et froid. Au-dessus des rues sales et à demi obscures s'étendait un ciel sombre, constellé d'étoiles. Ce n'est qu'en regardant ce ciel que Pierre ne sentait pas l'humiliante bassesse des choses terrestres en comparaison des hauteurs où planait son âme. Comme il débouchait sur la place de l'Arbate, un immense espace de sombre ciel étoilé se découvrit à ses yeux. Presque au milieu de ce ciel, au-dessus du boulevard Pretchistenski, entourée de toutes parts et sertie d'étoiles mais se distinguant de toutes par sa plus grande proximité de la terre, sa lumière blanche et sa longue chevelure relevée du bout, apparaissait l'énorme et éclatante comète de 1812, cette même comète qui, disait-on, annonçait tant d'horreurs et la fin du monde. Mais cette claire étoile à la longue chevelure lumineuse n'éveillait chez Pierre aucune sensation de peur. Au contraire, il regardait avec joie de ses yeux mouillés de larmes cet astre éclatant qui, après avoir parcouru d'incommensurables espaces à une vitesse infinie suivant une ligne parabolique, semblait s'être soudain, comme une flèche qui s'enfonce dans la terre, planté à la place qu'il avait choisie dans le ciel noir et être resté là, la chevelure dressée, faisant jouer et briller sa lumière blanche parmi d'innombrables étoiles scintillantes. Il semblait à Pierre que cet astre était en harmonie parfaite avec ce qui emplissait son âme épanouie à une vie nouvelle, attendrie et réconfortée.
"Où faut-il aller maintenant ?", demanda le cocher.
"Où ? se demanda Pierre. Où donc peut-on aller maintenant ? Est-il possible que ce soit au club ou faire une visite ?" Les hommes lui paraissaient tous si piteux, si misérables, en comparaison de ce sentiment de tendresse et d'amour qu'il éprouvait, de ce dernier regard adouci, reconnaissant qu'elle lui avait accordé à travers ses larmes.
"A la maison", dit-il et, malgré le froid de dix degrés, il écarta sa pelisse d'ours sur sa large poitrine qui respirait joyeusement.
Il faisait beau et froid. Au-dessus des rues sales et à demi obscures s'étendait un ciel sombre, constellé d'étoiles. Ce n'est qu'en regardant ce ciel que Pierre ne sentait pas l'humiliante bassesse des choses terrestres en comparaison des hauteurs où planait son âme. Comme il débouchait sur la place de l'Arbate, un immense espace de sombre ciel étoilé se découvrit à ses yeux. Presque au milieu de ce ciel, au-dessus du boulevard Pretchistenski, entourée de toutes parts et sertie d'étoiles mais se distinguant de toutes par sa plus grande proximité de la terre, sa lumière blanche et sa longue chevelure relevée du bout, apparaissait l'énorme et éclatante comète de 1812, cette même comète qui, disait-on, annonçait tant d'horreurs et la fin du monde. Mais cette claire étoile à la longue chevelure lumineuse n'éveillait chez Pierre aucune sensation de peur. Au contraire, il regardait avec joie de ses yeux mouillés de larmes cet astre éclatant qui, après avoir parcouru d'incommensurables espaces à une vitesse infinie suivant une ligne parabolique, semblait s'être soudain, comme une flèche qui s'enfonce dans la terre, planté à la place qu'il avait choisie dans le ciel noir et être resté là, la chevelure dressée, faisant jouer et briller sa lumière blanche parmi d'innombrables étoiles scintillantes. Il semblait à Pierre que cet astre était en harmonie parfaite avec ce qui emplissait son âme épanouie à une vie nouvelle, attendrie et réconfortée.
jeudi 2 octobre 2008
Extrait : Anna Karénine (Tolstoï), le jeu du secrétaire
Quatrième partie, fin du chapitre XIII.
Lévine et Kitty parlent, elle dessine, avec une craie, des "cercles fantaisistes sur la toile cirée verte, toute neuve" d'une table à jeu. Au début du roman, elle l'a éconduit, lui préférant un jeune homme plus clinquant, adjectif qui ne convient définitivement pas au rustique Lévine. Mais depuis, de l'eau a coulé sous les ponts...
Ils se turent. Elle continuait à tracer des lignes sur la table ; ses yeux brillaient. Lévine, s'abandonnant à ses impressions, sentait grandir son bonheur.
- Oh, j'ai sali toute la table ! dit-elle en posant la craie. Et elle fit un mouvement pour se lever.
"Comment vivrai-je quand elle ne sera plus là ?" pensa-t-il avec effroi, et il prit la craie.
- Attendez, dit-il, s'approchant de la table. Il y a longtemps que je voulais vous demander quelque chose.
Elle le regarda franchement. Ses yeux avaient une expression tendre bien qu'effrayée.
- Demandez, je vous prie.
- Voilà, dit-il, et il écrivit les lettres : q.v.a.r.c.i.c.s.j.o.a. dont chacune était le commencement d'un mot. Ces lettres signifiaient : "Quand vous avez répondu : c'est impossible, cela signifiait-il jamais, ou alors ?"
Il y avait peu de chances qu'elle déchiffrât cette phrase compliquée. Pourtant il la regardait d'un air si suppliant qu'elle comprit.
Elle lui lança un regard sérieux, le front plissé sur la main et se mit à lire. De temps en temps, elle le regardait, semblant demander : "Est-ce bien cela ?"
- J'ai compris, dit-elle en rougissant.
- Quel est ce mot ? demanda-t-il en désignant le j qui voulait dire jamais.
- Jamais, dit-elle. Mais ce n'est pas vrai.
Il effaça rapidement ce qu'il avait écrit, lui donna la craie et se leva. Elle écrivit à son tour : a.j.n.p.r.a.
Apercevant Kitty qui, la craie à la main, regardait Lévine avec un sourire timide et heureux, et la belle tête de Lévine penchée sur la table, ses yeux brûlants, tantôt fixés sur la table, tantôt sur Kitty, Dolly se sentit consolée de la peine que lui avait causée sa conversation avec Alexis Alexandrovitch.
Soudain, le visage de Lévine s'illumina. Il avait saisi ce que les lettres signifiaient : "Alors je ne pouvais répondre autrement."
Il la regarda interrogativement, timidement.
- Seulement alors ?
- Oui, répondit le sourire.
- Et... maintenant ?
- Eh bien, lisez. Je vais écrire ce que je désirerais le plus.
Elle écrivit : q.v.p.o.e.p.c.q.f. Cela signifiait : "Que vous puissiez oublier et pardonner ce qui fut."
Il saisit la craie d'une main tremblante, et la cassant, il écrivit les premières lettres de la phrase suivante : "Je n'ai rien à oublier, rien à pardonner, je n'ai jamais cessé de vous aimer."
Elle le regarda et son sourire s'arrêta.
- J'ai compris, dit-elle tout bas.
Il s'assit et écrivit encore une longue phrase. Elle la comprit toute, sans rien lui demander. Puis elle prit la craie et répondit.
Tout d'abord, il ne pouvait comprendre ce qu'elle avait écrit ; il la regardait interrogativement... Le bonheur l'étourdissait. Il ne pouvait deviner les mots qu'elle pensait, mais, dans les yeux brillants de bonheur, il vit tout ce qu'il devait savoir. Et il écrivit trois lettres. Mais avant qu'il eût achevé elle comprit. Elle acheva elle-même la question, puis répondit : "Oui."
- Vous jouer au secrétaire ? dit le vieux prince, s'approchant d'eux. Eh bien, cependant, si tu veux aller ce soir au théâtre, il est temps de partir.
Lévine se leva et accompagna Kitty jusqu'à la porte.
Dans leur conversation ils s'étaient tout dit. Elle lui avait avoué qu'elle l'aimait et qu'elle annoncerait à ses parents la visite de Lévine pour le lendemain matin.
Lévine et Kitty parlent, elle dessine, avec une craie, des "cercles fantaisistes sur la toile cirée verte, toute neuve" d'une table à jeu. Au début du roman, elle l'a éconduit, lui préférant un jeune homme plus clinquant, adjectif qui ne convient définitivement pas au rustique Lévine. Mais depuis, de l'eau a coulé sous les ponts...
Ils se turent. Elle continuait à tracer des lignes sur la table ; ses yeux brillaient. Lévine, s'abandonnant à ses impressions, sentait grandir son bonheur.
- Oh, j'ai sali toute la table ! dit-elle en posant la craie. Et elle fit un mouvement pour se lever.
"Comment vivrai-je quand elle ne sera plus là ?" pensa-t-il avec effroi, et il prit la craie.
- Attendez, dit-il, s'approchant de la table. Il y a longtemps que je voulais vous demander quelque chose.
Elle le regarda franchement. Ses yeux avaient une expression tendre bien qu'effrayée.
- Demandez, je vous prie.
- Voilà, dit-il, et il écrivit les lettres : q.v.a.r.c.i.c.s.j.o.a. dont chacune était le commencement d'un mot. Ces lettres signifiaient : "Quand vous avez répondu : c'est impossible, cela signifiait-il jamais, ou alors ?"
Il y avait peu de chances qu'elle déchiffrât cette phrase compliquée. Pourtant il la regardait d'un air si suppliant qu'elle comprit.
Elle lui lança un regard sérieux, le front plissé sur la main et se mit à lire. De temps en temps, elle le regardait, semblant demander : "Est-ce bien cela ?"
- J'ai compris, dit-elle en rougissant.
- Quel est ce mot ? demanda-t-il en désignant le j qui voulait dire jamais.
- Jamais, dit-elle. Mais ce n'est pas vrai.
Il effaça rapidement ce qu'il avait écrit, lui donna la craie et se leva. Elle écrivit à son tour : a.j.n.p.r.a.
Apercevant Kitty qui, la craie à la main, regardait Lévine avec un sourire timide et heureux, et la belle tête de Lévine penchée sur la table, ses yeux brûlants, tantôt fixés sur la table, tantôt sur Kitty, Dolly se sentit consolée de la peine que lui avait causée sa conversation avec Alexis Alexandrovitch.
Soudain, le visage de Lévine s'illumina. Il avait saisi ce que les lettres signifiaient : "Alors je ne pouvais répondre autrement."
Il la regarda interrogativement, timidement.
- Seulement alors ?
- Oui, répondit le sourire.
- Et... maintenant ?
- Eh bien, lisez. Je vais écrire ce que je désirerais le plus.
Elle écrivit : q.v.p.o.e.p.c.q.f. Cela signifiait : "Que vous puissiez oublier et pardonner ce qui fut."
Il saisit la craie d'une main tremblante, et la cassant, il écrivit les premières lettres de la phrase suivante : "Je n'ai rien à oublier, rien à pardonner, je n'ai jamais cessé de vous aimer."
Elle le regarda et son sourire s'arrêta.
- J'ai compris, dit-elle tout bas.
Il s'assit et écrivit encore une longue phrase. Elle la comprit toute, sans rien lui demander. Puis elle prit la craie et répondit.
Tout d'abord, il ne pouvait comprendre ce qu'elle avait écrit ; il la regardait interrogativement... Le bonheur l'étourdissait. Il ne pouvait deviner les mots qu'elle pensait, mais, dans les yeux brillants de bonheur, il vit tout ce qu'il devait savoir. Et il écrivit trois lettres. Mais avant qu'il eût achevé elle comprit. Elle acheva elle-même la question, puis répondit : "Oui."
- Vous jouer au secrétaire ? dit le vieux prince, s'approchant d'eux. Eh bien, cependant, si tu veux aller ce soir au théâtre, il est temps de partir.
Lévine se leva et accompagna Kitty jusqu'à la porte.
Dans leur conversation ils s'étaient tout dit. Elle lui avait avoué qu'elle l'aimait et qu'elle annoncerait à ses parents la visite de Lévine pour le lendemain matin.
mercredi 1 octobre 2008
Extrait : Hadji Mourat (Tolstoï), Prologue
L'extrait suivant est le prologue d'Hadji Mourat. Tolstoï y explique comment lui est venu l'idée de raconter l'histoire d'Hadji Mourat, chef caucasien opposé à l'armée russe. Le style est simple, et surtout Tolstoï s'appuie sur sa connaissance pour raconter. Pour bien écrire, il faut connaître, et plus on connaît les choses, plus elles deviennent riches de sens. Dans cet extrait, on voit par exemple comment, grâce à la connaissance, un lien affectif lie Tolstoï à certaines fleurs.
A noter que pour voir de quoi il est question, j'ai ajouté des liens pour chaque fleur.
Je m'en revenais par les champs. C'était en plein été. Les foins étaient rentrés, on allait se mettre à faucher le seigle.
Ce moment de l'année offre un délicieux assortiment de fleurs : les trèfles incarnats, blancs, roses, odorants, floconneux ; les pâquerettes effrontées, les marguerites blanches comme du lait, , "un peu, passionnément, pas du tout", avec leur coeur d'or éclatant, leur odeur épicée, bourbeuse ; les sénés jaunes au parfum de miel ; les campanules haut perchées, avec leurs clochettes mauves ou blanches ; les vesces à raz de terre ; les jolies scabieuses jaunes, rouges, roses, mauves, le plantain au duvet tout juste rose, à la bonne odeur tout juste perceptible ; les bluets qui, jeunes, ou bien au soleil, sont bleu vif, mais en vieillissant, ou bien le soir, se font plus clairs et roussissent ; puis, avec leur parfum d'amande, les tendres fleurs de la cuscute qui se fanent sitôt ouvertes.
J'avais cueilli un gros bouquet et je revenais à la maison quand, dans un fossé, j'aperçus un superbe pied de chardon étoilé, couleur framboise, en plein fleur, de cette espèce que chez nous on appelle le "tatar" ; les faucheurs prennent bien soin de l'éviter, et quand, par malchance, il leur arrive d'en couper un, ils l'ôtent de l'herbe et le jettent pour ne pas s'y piquer les mains. J'eus l'idée de prendre ce chardon pour le placer au milieu de mon bonquet. Je descendis dans le fossé et, ayant chassé un bourdon velu qui s'était installé au milieu de la fleur pour butiner et, doucement, mollement, s'y était endormi, j'entrepris de la cueillir. Mais ce fut très difficile : non seulement la tige piquait de partout, même à travers le mouchoir dont je m'étais enveloppé la main, mais elle était terriblement dure, si bien que je dus me débattre avec elle pendant cinq bonnes minutes en brisant les fibres une à une. Quand j'en fus enfin venu à bout, la tige était toute déchirée et la fleur même ne paraissait plus si fraîche ni si belle. En plus, elle était trop grossière, trop ordinaire, pour aller avec les autres couleurs, plus douces, du bouquet. Je regrettai d'avoi abîmé pour rien une fleur qui avait été belle, à sa place, et je la jetai. "Mais quelle énergie, quelle force de vie ! pensai-je en me rappelant les efforts qu'elle m'avait coûtés. Comme elle s'est défendue, comme elle a vendu chèrement sa vie !"
Le chemin qui me conduisait à la maison passait par une jachère fraîchement labourée. Je m'en allais à pas traînants dans la poussière noire. Ce champ appartenait à un gros propriétaire. Il était immense. A gauche, à droite, aussi bien qu'en avant, vers la côte, on ne voyait rien d'autre que les sillons égaux du labour, qu'on n'avait pas encore hersé. C'était un très beau travail, il ne restait pas une seule plante, pas une seule herbe ; il n'y avait plus que de la terre noire. "Quelle cruauté, quelle force de destruction dans l'homme ! Combien d'êtres vivants, combien de plantes n'a-t-il pas anéantis pour soutenir sa vie !", pensai-je en cherchant involontairement un peu de vie dans le champ noir et mort. Devant moi, à droite du chemin, j'aperçus comme un petit buisson. Quand je m'en fus approché, je reconnus un chardon pareil à celui dont j'avais cueilli pour rien, puis jeté la fleur. La touffe du tatar se composait de trois jets. L'un avait été brisé. Ce qui en restait se dressait comme un bras coupé. Chacun des deux autres portaient une fleur. Elles avaient été rouges, mais elles étaient noires maintenant. D'une tige cassé, la moitié pendait avec, au bout, la fleur salie. L'autre, bien que souillée par la terre noire, se dressait encore toute droite. On voyait bien que tout le pied de chardon avait été écrasé par une roue, puis s'était relevé si bien qu'il se tenait de travers, mais quand même debout. C'était comme si on lui avait arraché un membre, ouvert les entrailles, coupé un bras, crevé un oeil, mais il était toujours debout et ne se rendait pas à l'homme qui avait anéanti tous ses frères autour de lui.
"Quelle énergie ! pensai-je, l'homme a tout vaincu, il a détruit des millions d'herbes, mais celle-ci ne se rend pas."
Et je me rappelai une ancienne affaire du Caucase, à laquelle j'avais assité en partie, que m'avaient, en partie, contée des témoins, et dont j'ai imaginé le reste. Cette histoire, telle que l'ont composée mes souvenirs et mon imagination, la voici.
Il est intéressant de remarquer comme le sentiment que Tolstoï prête au chardon, qui refuse de se rendre, ressemble à l'une des idées récurrentes de l'oeuvre de Dostoïevski, à savoir que l'on ne peut pas forcer l'Homme à obéir à une logique supérieure (c'est ainsi que dans Le Sous-sol, il écrit : "Et pour tout dire : pourquoi êtes-vous si bien persuadés qu'il est toujours avantageux pour l'homme de ne pas contredire ses intérêts normaux, réels, garantis par le raisonnement et l'arithmétique ? Ce n'est en somme que votre supposition.").
A noter que pour voir de quoi il est question, j'ai ajouté des liens pour chaque fleur.
Je m'en revenais par les champs. C'était en plein été. Les foins étaient rentrés, on allait se mettre à faucher le seigle.
Ce moment de l'année offre un délicieux assortiment de fleurs : les trèfles incarnats, blancs, roses, odorants, floconneux ; les pâquerettes effrontées, les marguerites blanches comme du lait, , "un peu, passionnément, pas du tout", avec leur coeur d'or éclatant, leur odeur épicée, bourbeuse ; les sénés jaunes au parfum de miel ; les campanules haut perchées, avec leurs clochettes mauves ou blanches ; les vesces à raz de terre ; les jolies scabieuses jaunes, rouges, roses, mauves, le plantain au duvet tout juste rose, à la bonne odeur tout juste perceptible ; les bluets qui, jeunes, ou bien au soleil, sont bleu vif, mais en vieillissant, ou bien le soir, se font plus clairs et roussissent ; puis, avec leur parfum d'amande, les tendres fleurs de la cuscute qui se fanent sitôt ouvertes.
J'avais cueilli un gros bouquet et je revenais à la maison quand, dans un fossé, j'aperçus un superbe pied de chardon étoilé, couleur framboise, en plein fleur, de cette espèce que chez nous on appelle le "tatar" ; les faucheurs prennent bien soin de l'éviter, et quand, par malchance, il leur arrive d'en couper un, ils l'ôtent de l'herbe et le jettent pour ne pas s'y piquer les mains. J'eus l'idée de prendre ce chardon pour le placer au milieu de mon bonquet. Je descendis dans le fossé et, ayant chassé un bourdon velu qui s'était installé au milieu de la fleur pour butiner et, doucement, mollement, s'y était endormi, j'entrepris de la cueillir. Mais ce fut très difficile : non seulement la tige piquait de partout, même à travers le mouchoir dont je m'étais enveloppé la main, mais elle était terriblement dure, si bien que je dus me débattre avec elle pendant cinq bonnes minutes en brisant les fibres une à une. Quand j'en fus enfin venu à bout, la tige était toute déchirée et la fleur même ne paraissait plus si fraîche ni si belle. En plus, elle était trop grossière, trop ordinaire, pour aller avec les autres couleurs, plus douces, du bouquet. Je regrettai d'avoi abîmé pour rien une fleur qui avait été belle, à sa place, et je la jetai. "Mais quelle énergie, quelle force de vie ! pensai-je en me rappelant les efforts qu'elle m'avait coûtés. Comme elle s'est défendue, comme elle a vendu chèrement sa vie !"
Le chemin qui me conduisait à la maison passait par une jachère fraîchement labourée. Je m'en allais à pas traînants dans la poussière noire. Ce champ appartenait à un gros propriétaire. Il était immense. A gauche, à droite, aussi bien qu'en avant, vers la côte, on ne voyait rien d'autre que les sillons égaux du labour, qu'on n'avait pas encore hersé. C'était un très beau travail, il ne restait pas une seule plante, pas une seule herbe ; il n'y avait plus que de la terre noire. "Quelle cruauté, quelle force de destruction dans l'homme ! Combien d'êtres vivants, combien de plantes n'a-t-il pas anéantis pour soutenir sa vie !", pensai-je en cherchant involontairement un peu de vie dans le champ noir et mort. Devant moi, à droite du chemin, j'aperçus comme un petit buisson. Quand je m'en fus approché, je reconnus un chardon pareil à celui dont j'avais cueilli pour rien, puis jeté la fleur. La touffe du tatar se composait de trois jets. L'un avait été brisé. Ce qui en restait se dressait comme un bras coupé. Chacun des deux autres portaient une fleur. Elles avaient été rouges, mais elles étaient noires maintenant. D'une tige cassé, la moitié pendait avec, au bout, la fleur salie. L'autre, bien que souillée par la terre noire, se dressait encore toute droite. On voyait bien que tout le pied de chardon avait été écrasé par une roue, puis s'était relevé si bien qu'il se tenait de travers, mais quand même debout. C'était comme si on lui avait arraché un membre, ouvert les entrailles, coupé un bras, crevé un oeil, mais il était toujours debout et ne se rendait pas à l'homme qui avait anéanti tous ses frères autour de lui.
"Quelle énergie ! pensai-je, l'homme a tout vaincu, il a détruit des millions d'herbes, mais celle-ci ne se rend pas."
Et je me rappelai une ancienne affaire du Caucase, à laquelle j'avais assité en partie, que m'avaient, en partie, contée des témoins, et dont j'ai imaginé le reste. Cette histoire, telle que l'ont composée mes souvenirs et mon imagination, la voici.
Il est intéressant de remarquer comme le sentiment que Tolstoï prête au chardon, qui refuse de se rendre, ressemble à l'une des idées récurrentes de l'oeuvre de Dostoïevski, à savoir que l'on ne peut pas forcer l'Homme à obéir à une logique supérieure (c'est ainsi que dans Le Sous-sol, il écrit : "Et pour tout dire : pourquoi êtes-vous si bien persuadés qu'il est toujours avantageux pour l'homme de ne pas contredire ses intérêts normaux, réels, garantis par le raisonnement et l'arithmétique ? Ce n'est en somme que votre supposition.").
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